GANAFOUL - Dangerous Times

 

Il fallait bien qu’ils reviennent, nos boogiemen de Givors. Il fallait bien qu’après un album de vieux classiques magnifiquement rafraîchis tel que Roll On en 2023 (et chroniqué dans ces pages), Ganafoul nous offre de nouveaux titres. Je n’aurais pas attendu cela de la part de beaucoup de groupes provenant de la jointure des décennies 1970 et 1980. Les sexagénaires ont plutôt tendance à barber tout le monde et à obstruer la scène rock, moulinant sans passion ni jus leurs vieux hits pour gagner un peu de pognon devant un parterre de boomers blasés. Bien sûr, Ganafoul a d’abord réuni de vieux fans ravis de les revoir, mais le feu qui s’est remis à brûler dans les doigts de ces quatre vieux goupils à commencer à élargir l’audience vers de jeunes gens qui ne les connaissaient tout simplement pas. Ce fut notamment le cas à leur premier concert parisien depuis le début des années 1980 au Théâtre Traversière avec Océan le 29 novembre 2024. Un public plutôt sage à commencer à se lever, rejoint par de jeunes gens venus par curiosité et qui n’ont pas regretté leur venue. L’après-midi même, les Ganafoul venaient de faire la séance photo pour leur nouvel album mis en boîte dans leur fief lyonnais.

Bien sûr, avec du talent, il est assez aisé de raviver la flamme de titres déjà originellement excellents. Mais avouons qu’ils auraient pu aussi le faire en mode pilotage automatique, comme de bons petits pépères revenus de tout. Roll On est loin d’avoir proposé cela, avec également trois titres live qui confirment que Ganafoul est bien de retour à son meilleur niveau, et sur tous les plans. Il restait néanmoins l’étape de plus : celle de produire un nouvel album original capable de s’inscrire dans la foulée de leurs trois premiers albums, mais avec quarante-cinq ans d’écart, avec tout ce que cela implique de changements dans leurs vies et dans la société en général.


Les Ganafoul ont aimé la vie durant leur jeunesse, et ont profité de chaque instant de leur première odyssée entre 1974 et 1982. Mais ils ne sont pas non plus des flambeurs, à se ruiner comme des junkies. Il y a eu des filles, de belles soirées arrosées, des concerts fameux et surtout beaucoup de rock’n’roll. Du Ganafoul des albums, on retrouve le guitariste-chanteur Jack Bon et le batteur Yves « Rotache » Rothacher. Edouard « Doudou » Gonzalez fut la fine lame de la guitare de Ganafoul de leurs débuts en 1974 à 1976, avant de fonder Killdozer. Le bassiste Jean-Yves Astier vit désormais dans les îles, Il est remplacé par le débonnaire, souriant, concentré et très efficace Luc Blackstone, qui officiait dans les Buzzmen avec Jack Bon. C’est aussi lui qui vient apporter de sa voix soul des choeurs discrets mais toujours pertinents en live et en studio. Une connexion s’est immédiatement faite entre ces quatre musiciens. Rothacher, Bon et Gonzalez se connaissent depuis 1974, une alchimie s’est ravivée, tout simplement. Les trois s’amusent beaucoup, et cela se voit. Blackstone vient cimenter avec son jeu de basse d’une grande solidité cette nouvelle réunion musicale.

Les Ganafoul sont des garçons éminemment agréables, discrets, d’une très grande humilité. Il n’y a pas de guéguerres d’egos chez eux. Ils ont su se retirer discrètement après leurs heures de gloire respectives, et ont retrouvé des vies simples où la musique à continuer à vivre, mais de manière plus diffuse. Gonzalez et Rothacher vivent toujours à Givors, Bon et Blackstone habitent à la campagne non loin de l’autre, en Saône-Et-Loire, à bonne distance du tumulte urbain. Pourtant, lorsqu’ils se sont réunis, c’est bien la rage du Sider Rock, le terme inventé par Astier pour définir leur musique à l’époque signifiant le rock de la sidérurgie, qui est revenue. Les usines sont pour beaucoup parties dans les pays de l’Est où ont simplement fermé. La petite équipe ne répète désormais plus dans un entrepôt des anciens abattoirs du quartier de Bansbanne.


Bon et Blackstone jouaient donc ensemble dans les Buzzmen décimés par deux décès, Bon a retrouvé Rothacher et Gonzalez, tout le monde avait envie de relancer la machine Ganafoul pour le plaisir, histoire de voir où cela allait mener. Il y eut d’abord des concerts essentiellement autour de Lyon. Puis le cercle s’est élargi, notamment du côté du Nord de la France et de la Belgique, et puis au sud de la région parisienne, avant le concert à Paris même le 29 novembre 2024. Les vieux fans n’attendaient rien, ceux qui ne les connaissaient pas encore moins, ils ont emporté tout le monde avec eux à chaque concert. Et c’est là que s’est dessinée l’évidence de faire un nouveau disque afin de ne pas tourner uniquement sur la nostalgie du vieux répertoire. Et si Ganafoul avait un avenir, et décidait simplement de continuer son histoire musicale tant que l’énergie et la foi sont là ?

Dangerous Times est l’album parfait pour cet objectif. Il ferme aussi le doute selon lequel le groupe risquait de décevoir, un peu assec au niveau inspiration. Ce n’est clairement pas le cas. Si les Ganafoul ne sont plus des petits jeunes, ils finissent néanmoins par l’être encore dans leurs têtes en live au bout de quelques morceaux. Les tempes ont blanchi, le poil crânien se fait rare, quelques kilos en trop viennent encombrer, mais dès que le fluide du boogie se met à couler dans leurs veines, les signes du temps s’évaporent.

Photo : Marco Delavaud

Jack Bon, Edouard Gonzalez, Yves Rothacher, et Luc Blackstone ont convoqué tous leurs souvenirs musicaux d’origine, ce qui a fait le feu sacré de Ganafoul. Les souvenirs des Rolling Stones avec Mick Taylor à la guitare solo entre 1969 et 1974, des disques de ZZ Top et de John Mayall patiemment analysés, des concerts de Status Quo à Lyon, de celui d’AC/DC au Marquee de Londres en 1976, et des tournées avec Little Bob Story entre 1977 et 1979 ont permis de recaler ce qui est l’essence de Ganafoul. Cependant, deux autres paramètres se sont ajoutés à l’équation. D’abord, Jack Bon s’est littéralement plongé à partir des années 1990 dans l’histoire du blues, réalisant des conférences érudites. Ensuite, tous n’ont jamais cessé de jouer, et ont donc perfectionné patiemment leurs jeux respectifs. Enfin, un petit bonus s’ajoute : Jack Bon n’a rien perdu de son timbre de renard pris au piège, glapissant sous la lune avec cette tonalité nasillarde très caractéristique. Son chant s’est patiné juste ce qu’il faut pour renforcer la patte blues du son d’ensemble.

Tout cela donne donc Dangerous Times. Emballé dans une pochette me rappelant personnellement un vieux disque de blues d’Elmore James sur le label anglais mythique Blue Horizon, il marque sa volonté d’attachement à la simplicité et aux valeurs du blues, qu’il soit américain comme boogie et français. Le morceau « Dangerous Times » ouvre l’album de manière grave, évoquant un climat de guerre qui plane, exactement comme cela fut le cas durant la Guerre Froide et les années 1960-1970. Le tout est emballé dans un riff et un rythme AC/DCien du meilleur effet, puissant, brutal et sans concession. Les solos s’entrecroisent entre Edouard Gonzalez et Jack Bon. Le premier a une approche fluide et virtuose inspirée de Mick Taylor, le second à un style plus retors à la AC/DC des débuts. « What A Mess » vient confirmer cette dernière inspiration.

« Traces » croise entre AC/DC et le boogie inoxydable du Ganafoul de 1977-1979. On entend clairement les progrès techniques du groupe, mais aussi de la prise de son. La frappe solide d’Yves Rothacher est le coeur battant du disque et du groupe, définissant les appuis rythmiques de la formation, complétée par la basse de Luc Blackstone.

Photo : Marco Delavaud

Le disque se partage entre constats du présent, et souvenirs d’un passé parfois difficile mais plus insouciant sur d’autres aspects. Il n’y a cependant pas de grands élans de nostalgie chez Ganafoul, juste des bons souvenirs, et le bonheur de voir que la joie de jouer est toujours bien là, comme avant. C’est ce que l’on retrouve sur « Secret Place », plus mélancolique. Les solos d’Edouard Gonzalez sont vraiment un atout : inspirés, mélodiques, ils font décoller les titres émotionnels comme « Secret Place ».

Le groupe ne se pose pas trop de questions sur plusieurs morceaux, comme sur « Get Out My Way » et « Girls Are Dancing », faisant tous deux parler la poudre sans autre prétention que de faire réagir le public dans une vaste marmite de boogie plus ou moins ardent. « Let’s Go Rocking » est le plus bel exemple du genre, un pur concentré de Ganafoul imbibé de Canned Heat, de Status Quo et d’AC/DC des débuts. Il aurait pu rugir en 1977, mais sa profondeur d’interprétation ne pouvait être atteinte qu’après quelques décennies de patine. Il a toutes les qualités de cette musique, sans ce côté pataud que l’on retrouve chez tous les vieux rockers en panne d’inspiration qui tentent de se la jouer rock’n’roll. Ganafoul a cela dans le sang depuis 1974, et il a toujours cette hargne, ainsi que ce sens de la nuance blues qui rend le titre irrésistible, malgré ses accords de base mille fois entendues. C’est l’apanage des vrais, tout comme les meilleurs groupes de doom-metal qui arrivent à rendre toujours palpitant des bases de Black Sabbath dix mille fois jouées. Sur ce morceau, Gonzalez et Bon se partagent les solos. Leurs jeux sont très complémentaires, comme un vrai très grand groupe rock’n’roll.

Photo : Marco Delavaud

Les vieux loustics retravaillent en introduction de « Never Look Back » la vieille scie « Saturday Night » de 1977, mais en font un nouveau classique, plus sombre, en forme de mantra : ne jamais trop se retourner. « Living Day By Day » est un morceau plus audacieux, mêlant les finesses acoustiques du blues de Jack Bon, leur amour des vieux disques des Rolling Stones et les morceaux épiques de Let It Bleed et Sticky Fingers, et un texte mature et lucide sur leur vision de la vie d’aujourd’hui. Ganafoul se permettait un titre de ce genre pas-de-côté de temps en temps, comme le quasi-reggae « Sometimes » de 1979.

« Love Peace Rock’N’Roll » arrive en hymne absolu du disque, même si « Let’s Go Rocking » lui conteste aisément ce statut. Composée par Jack Bon et enregistrée sur l’unique album des Buzzmen, le groupe la joue en soundcheck pour se caler. C’est vraiment la rock’n’roll song heavy entre AC/DC et Rolling Stones impeccable, avec ce titre en forme de slogan. Yves Rothacher et Luc Blackstone assurent une assise rythmique dense et poisseuse sur laquelle Jack Bon et Edouard Gonzalez s’affrontent aux guitares. La version de Ganafoul est vraiment impeccable, largement à la hauteur des versions live. Le disque aurait pu se terminer là-dessus, mais le quatuor a une dernière cartouche dans la ceinture. « Boogie Man, Rock’N’Roll Singer » est une profession de foi lancée sur un tempo rapide, avec un riff d’une efficacité redoutable. Edouard Gonzalez fait vibrer le trémolo à la Duane Allman. Jack Bon raconte ses rêves de jeunesse, de devenir un vrai musicien de boogie portant la bonne parole à travers le monde. Ce rêve, il l’a fait après avoir vu Status Quo en 1974, mais surtout AC/DC à Londres en 1976 avec Bon Scott au chant. Avec ce titre, on comprend que ces quelques accords ont métamorphosé la vie d’une poignée de gamins de la banlieue lyonnaise entourée d’usines crachant leur suie jour et nuit. Comme pour Bon Scott mais aussi les Black Sabbath, le boogie et le rock’n’roll, c’était l’un des moyens de vivre sa propre vie tout en évitant d’échouer derrière une ligne de production.

Photo : Marco Delavaud

Loin d’être passéiste ou arthritique, Dangerous Times est un disque généreux, vivant, dont le coeur bat au rythme du meilleur boogie, le même qui anima aussi « Green Machine » de Kyuss ou « Regular John » de Queens Of The Stone Age. Certes, les Ganafoul viennent d’une époque plus reculée, mais la foi est intacte, tout comme l’énergie et le talent. Les approximations de jeunesse et les défaillances de la technique d’hier ont été compensées par une maîtrise instrumentale solide, une connaissance musicale d’érudit, et un excellent studio lyonnais qui a capté à l’ancienne ce nouvel album, en direct et en peu de prises. Et cela s’entend et se ressent. Cela aussi, c’est une vraie expérience sonore d’écouter un disque aussi solide pris sur le vif avec des micros dans une pièce, loin des correctifs au Melodine et de tous les logiciels qui rendent la musique stérile. Le stoner et le doom continuent cette voie du vrai studio et de la musique live. Cet album est un excellent exemple de ce à quoi doit ressembler du bon boogie envoyé comme jadis AC/DC en 1977-1978. Le groupe d’Angus Young est bien en peine désormais de faire vivre sa musique. Ganafoul, lui, le peut encore, et brillamment.



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